Enquête

Analyses médicales: Les premiers kits moléculaires 100% marocains bientôt sur le marché

Par Mohamed Ali Mrabi | Edition N°:4958 Le 10/02/2017 | Partager
Les équipes de Mascir lancent un produit performant à des prix défiant toute concurrence
Le laboratoire ambitionne de révolutionner les technologies de diagnostic
Cancer, hépatite C, tuberculose, leucémie… les maladies concernées
analyses_medicales_4958_1.jpg
Le développement de ces kits permettant de «mieux diagnostiquer les maladies et assurer un suivi précis du traitement» est en phase avec les dernières évolutions du secteur, devant aboutir, à terme, à la mise en place d’une véritable médecine personnalisée

Au coin d’une ruelle de la cité Al Irfane à Rabat, un bâtiment imposant se dresse telle une forteresse. Occupé il y a quelques années par la société ST Microélectronics, il s’est transformé entre temps en véritable temple de la recherche scientifique. «Ici, nous ne faisons pas de la recherche fondamentale, mais plutôt des activités de R&D», prévient le docteur Abdeladim Moumen. Après plus de 16 ans à l’étranger, où il a mené des recherches dans des laboratoires prestigieux, notamment en Angleterre, il est rentré et a rejoint il y a quelques années le noyau dur des chercheurs de la Moroccan Foundation for Advanced Science, Innovation & Research (Mascir). Ce bâtiment a été récupéré par la Fondation OCP, qui l’a mis à la disposition des équipes de Mascir, pour y installer des laboratoires de biotechnologie. A l’intérieur, une véritable fourmilière. Des jeunes chercheurs en blouses blanches s’activent. A droite, le département dédié aux «produits verts». Un labo où les recherches portent sur le développement du bio-diesel, l’exploitation des micro-algues… A gauche, les locaux qui abritent l’équipe du docteur Moumen, qui, elle, est spécialisée dans «les produits rouges». Il s’agit d’une catégorie particulière de biotechnologie, liée au domaine de la santé. A l’international, les techniques de séquençage de l’ADN sont à l’origine d’une véritable révolution dans le secteur de la médecine. A l’intérieur du laboratoire, l’équipe est composée de jeunes chercheurs marocains. Ils ont déjà à leur actif plusieurs brevets inscrits en leur nom et une série de publications scientifiques. 

Les efforts qu’ils ont menés ces dernières années ont été récemment récompensés. Les kits de diagnostic pour détecter et quantifier les maladies, créés par Abdeladim Moumen, à la tête de ce laboratoire, ont remporté le 1er prix de l’African entrepreneurship award, parrainé par BMCE Bank for Africa. Une consécration morale, mais aussi financière. Un chèque de 150.000 dollars a été remis au patron de Moldiag, une start-up créée par le docteur Moumen, en vue de pouvoir produire et commercialiser ses kits. Ces petits boitiers vont révolutionner le secteur des analyses médicales au Maroc. «Ils sont destinés à la réalisation de tests moléculaires», explique ce chercheur. Ils permettent de «mieux diagnostiquer les maladies et assurer un suivi précis du traitement». Résultat: le médecin pourra s’assurer si le traitement prescrit à son patient est efficace et suivre l’évolution de la maladie. 
Différents kits ont été mis au point, permettant de détecter plusieurs types de maladies. Il s’agit notamment de l’hépatite C, le cancer du sein, la leucémie, la tuberculose, le cancer de prostate… Par exemple, un kit permet de définir exactement quel type de cancer est présent dans l’organisme, grâce à des «typages tumoraux». Certains de ces boitiers utilisent des techniques qui seront introduites pour la première fois sur le marché. C’est le cas de celui destiné au diagnostic du cancer du sein. D’autres fonctionnent avec des techniques existantes, mais avec de meilleures performances. Par exemple, «le test actuel de la tuberculose nécessite 4 semaines avant d’avoir les résultats. Pendant cette période, le médecin prescrit un traitement dont il n’est pas sûr de l’efficacité. Avec ce nouveau kit, le verdict est rendu au bout de 45 à 60 minutes», explique le patron de Moldiag. 
Les avantages de ces activités de R&D sont aussi liés à des questions d’ordre moral, financier. Actuellement, plusieurs tests ne sont pas effectués au Maroc. Les échantillons des patients sont envoyés par les laboratoires locaux pour être diagnostiqués à l’étranger. «Cela pose un problème en termes de sécurité de nos données génétiques», met en garde ce scientifique. Un sujet épineux, qui renvoie à la relation dialectique liée aux évolutions technologiques face aux exigences éthiques, suite aux craintes liées aux impacts de la manipulation du génome. 
Les laboratoires qui réalisent des tests sur place sont obligés d’importer les kits de l’étranger. Cela prend généralement plusieurs semaines, faute de représentants locaux des grandes marques. «En proposant des produits à la pointe de la technologie, développés localement, le Maroc va éviter la sortie de grandes sommes de devises», estime Abdeladim Moumen. Il promet également des produits low-cost. «Actuellement, les kits de l’hépatite C sont acquis par l’Institut pasteur entre 300 et 600 DH. Ceux que nous allons produire seront commercialisés entre 100 et 200 DH», annonce-t-il.

Un test utile pour les régions reculées

Le laboratoire de biotechnologie relevant de la Fondation Mascir se penche sur l’élaboration d’un nouveau kit de diagnostic. Il est le résultat d’une coopération entre les départements de biotechnologie et de microélectronique. Ce boîtier, encore au stade de prototype, permet d’obtenir les résultats du test de la tuberculose sur un smartphone. Une innovation qui peut s’avérer utile dans les régions reculées, où la présence des laboratoires conventionnels est très rare. D’autant plus que la batterie utilisée offre une autonomie de 3 jours. 

Mode opératoire
Le statut de fondation à but non lucratif interdit à Mascir de produire ou de commercialiser les résultats des recherches menées dans ses laboratoires. D’où la nécessité de créer Moldiag, une start-up qui permet à des scientifiques de «faire du business». L’opération est bien structurée. «Le modèle de gouvernance adopté par Mascir a favorisé l’atteinte des objectifs fixés. Les scientifiques se concentrent sur la recherche. En face, un département est dédié à l’enregistrement des innovations aux organismes de protection de la propriété intellectuelle, au niveau national et mondial. Un autre s’occupe de la gestion financière et du business-développement.

Financement
«Les moyens financiers sont disponibles au Maroc. Le problème est surtout lié à la gouvernance», selon Abdeladim Moumen. Pour lui, c’est ce qui explique l’incapacité des universités marocaines à créer de la valeur ajoutée à partir des activités de recherches. Pour mettre en place le laboratoire de biotechnologie, la Fondation Mascir a bénéficié de l’appui de plusieurs grands organismes. C’est le cas de la Fondation OCP, le ministère de l’Industrie, l’Académie Hassan II des sciences et techniques, le Fonds Hassan II pour le développement économique et social. Ce dernier s’est chargé de l’acquisition du matériel du laboratoire. Globalement, le budget de démarrage s’est élevé à 40 millions d’euros. «Nous bénéficions également de subventions pour les différents projets que nous menons», explique ce scientifique.

Consécration
Pour mettre en marche Moldiag, Abdeladim Moumen a réussi à mobiliser 300.000 dollars. Mais c’est loin d’être suffisant. «Il fallait chercher des financements supplémentaires. D’où l’idée de participer à des compétitions scientifiques», fait-il savoir. La première participation a concerné le Challenge Cup. «Nous avons passé trois étapes. La première au niveau du Maghreb, la 2e au niveau africain, avant d’arriver à la finale aux Etats-Unis», indique-t-il. Le patron de cette start-up n’a pas réussi à monter sur le podium, face à des participants de grandes puissances, comme le Japon, les Etats-Unis, l’Australie… Mais il dit avoir «appris beaucoup de choses concernant le business-développement. C’est décisif pour valoriser les résultats de nos recherches». La consécration arrive en 2016, avec l’African entrepreneurship award, parrainé par la BMCE. C’est une compétition internationale dotée d’un prix de 1 million de dollars. Le jury est composé de grandes figures du monde des affaires, comme Othman Benjelloun, le Chinois Gong Li, ex-président d’Accenture, la Camerounaise Rebecca Enonchong, qui a figuré sur la liste de Forbes des top female tech founder in Africa. Sur 8.000 participants, le projet de kits conçus par Moldiag arrive à la finale, avec 36 autres applications. Il a réussi à remporter la première place dans la catégorie «Inexploré».

Les kits sur le marché fin 2017
La première livraison des kits de diagnostic est prévue pour fin 2017, annonce Abdeladim Moumen. Les kits, présentés comme étant «précis, simples, validés cliniquement et très économiques», seront commercialisés via des compagnies pharmaceutiques. «Elles ont l’avantage de disposer d’un véritable réseau commercial». En contrepartie, ces entreprises bénéficieront d’un pourcentage du chiffre d’affaires annuel. Les négociations sont menées avec différents opérateurs de référence sur le marché. Parallèlement, les démarches d’obtention de l’autorisation du ministère de la Santé sont également en cours.

La biotechnologie au service du textile
A l’instar d’autres secteurs, l’industrie du textile profite des dernières évolutions technologiques. Le laboratoire de Mascir met à point différents produits à base de protéines. «C’est le cas des enzymes destinées à délaver les jeans», explique Abdeladim Moumen. Actuellement, elles sont importées de l’Inde ou de la Chine. «Nous avons proposé à des industriels de leur fournir ces enzymes, produites localement», a-t-il fait savoir. Une nouvelle start-up sera créée pour s’occuper de cette activité. Un autre projet sera mené avec l’OCP, notamment pour «la production de protéines intégrées dans les aliments pour enfants». 

 

Retrouvez dans la même rubrique

  • SUIVEZ-NOUS:

  • Assabah
  • Atlantic Radio
  • Eco-Medias
  • Ecoprint
  • Esjc