Enquête

Réseau Gülen: Plus qu’une affaire d’écoles...

Par Ahlam NAZIH | Edition N°:4938 Le 13/01/2017 | Partager
Comment l’un des principaux détracteurs du régime turc a tissé sa toile
L’offre éducative au coeur de la stratégie
Le groupe prône officiellement la non-ingérence dans les pays où il opère, mais le doute subsiste
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Dans les écoles Mohammed Al Fatih, la majorité du corps enseignant est formée de Marocains. Pour les parents, la touche turque est quasi absente du programme. Le coût de la scolarité varie entre 4.000 et 4.500 DH par mois (Ph. MAF)

Des écoles turques au Maroc. Jusque-là, beaucoup en ignoraient même l’existence. Pourtant, elles ont commencé à ouvrir leurs portes dans le pays dès 1994. Elles sont implantées dans 5 villes (3 à Casablanca, 1 à Tanger, 1 à Tétouan, 1 à Fès et 2 à El Jadida) sous le nom du groupe scolaire Mohammed Al Fatih. Elles accueillent près de 2.500 élèves et emploient environ 500 personnes.

Aujourd’hui, toutes sont sommées de fermer leurs portes dans un délai d’un mois, en plein milieu de l’année scolaire. Comme motif, le ministère de l’Intérieur avance «la propagation de l’idéologie» du mouvement «Hizmet», du prédicateur turc Fethullah Gülen, et «la diffusion d’idées contraires aux principes du système éducatif et religieux marocain». Le ministère de l’Education nationale, pour sa part, évoque des écarts entre l’enseignement de ces écoles et le programme marocain, ainsi que la présence de personnel turc non autorisé. Cependant, tout porte à croire que les raisons derrière cette décision relèvent aussi de la politique étrangère. Preuve en est, la réaction du ministre des Affaires étrangères turc, Mevlüt Cavusoglu, peu après l’annonce. «Cela montre qu’il existe une bonne coopération entre les deux pays», a-t-il déclaré, après avoir fait part de sa satisfaction.

Dans sa traque contre les proches de son ennemi numéro un, Gülen, qu’elle accuse d’être derrière le coup d’Etat de juillet 2016, la Turquie n’hésite pas à faire jouer sa machine diplomatique. Après avoir fermé toutes les écoles et universités du mouvement sur son sol, le pays s’est attaqué à celles de l’étranger, y compris en Afrique. Au Sénégal aussi, le gouvernement a dû annoncer la fermeture de ses écoles turques en décembre dernier. Au final, il a préféré simplement se séparer de l’association gestionnaire du réseau d’établissements, proche du prédicateur turc, qu’il a remplacée par une fondation publique, créée par le président Recep Tayyip Erdogan.

Les écoles fondées par la communauté de Fethullah Gülen, communément appelée «Cemaat», ont commencé à voir le jour durant les années 80 en Asie centrale. Dans des pays tels que le Turkménistan l’Ouzbékistan, ou encore le Kazakhstan, perçus en Turquie comme d’anciennes provinces ottomanes. Le mouvement guléniste y précède même la diplomatie officielle, comme ce sera également le cas dans les années 90 en Afrique, où la présence turque était quasi absente. En Asie centrale, les écoles bénéficiaient souvent de terrains et de locaux publics. Les équipements, pour leur part, financés par des entreprises proches du Cemaat, étaient importés de Turquie. Les matières scientifiques et les langues étaient généralement assurées par des professeurs turcs. Les lycées étaient dotés d’internats, encadrés par des étudiants turcs soigneusement sélectionnés, poursuivant leurs études supérieures en Asie centrale, appelés «Belletmen». D’abord gratuites, les écoles sont ensuite devenues payantes, suite aux difficultés économiques vécues pas les entreprises turques.

Les gulénistes ont, par ailleurs, créé des «salles de cours» préparant les élèves aux concours des universités ainsi que des «maisons de lumière», payées par des hommes d’affaires du Cemaat, initiant les jeunes aux idées de Gülen et de son maître spirituel, Said Nursi. Au Maroc, où les établissements restent exclusivement privés, l’organisation est peu connue. Le capital des écoles est de manière générale détenu par des Marocains et des Turcs. Dans l’établissement de Lissasfa (Casablanca), par exemple, les matières scientifiques sont enseignées en anglais, par des profs turcs. Mais 90% du staff est marocain. Dans les autres, c’est le système bilingue, arabe/français, qui est appliqué.    

Anges ou démons?

Les écoles proches de Gülen se présentent comme de simples organisations éducatives neutres. Le cursus ne contient pas vraiment de cours d’éducation islamique. Dans son idéologie, inspirée de celle de Said Nursi, la mouvance  guléniste prône «l’ouverture, la modernité, le respect de l’ordre établi, le patriotisme, le respect de la civilisation occidentale, la défense d’un islam tolérant, l’enseignement des sciences, le progrès…» de prime abord, que des valeurs qui rassurent, teintées d’une certaine nostalgie pour la grandeur ottomane d’antan. «Malgré leur discours et leur entreprise éducative a priori neutre, les disciples de Fethullah Gülen ont un comportement missionnaire qui permet de les baptiser de jésuites de l’islam turc», estime Bayram Balci, chercheur au CNRS et à l’Institut français d’études anatoliennes d’Istanbul. «Comme chez les jésuites, priorité est donnée à l’encadrement permanent et à l’éducation totale de l’enfant. Les uns comme les autres adoptent la même démarche, en allant vers l’autre et en acceptant de s’imprégner de sa culture et de sa vision du monde», souligne-t-il.

Pas donc de prosélytisme direct. Le mode opératoire est plutôt subtil, basé sur l’exemple (temsil) et non sur le prêche (tabligh). Dans les écoles, les valeurs de l’idéologie guléniste sont manifestes. Selon des témoignages de parents marocains, les élèves sont très, voire trop, encadrés. Le contact avec les enseignants est permanent, même en dehors des heures de cours. Les fêtes nationales sont toujours célébrées par des activités, l’hymne national est chanté matin et soir. La culture marocaine est respectée, de même que le  curriculum marocain, à tel point que les parents, généralement satisfaits, n’ont aucunement l’impression qu’il s’agit d’écoles turques.

Les gulénistes préfèrent donner l’exemple à travers des actes et des comportements «irréprochables», au lieu de passer pas des discours. C’est à travers cet encadrement poussé des élèves via différentes activités que l’influence est opérée, et que les personnages de Gülen et de Nursi sont «glorifiés». «L’objectif est de marquer une catégorie d’une tranche d’âge, voire d’une génération et de la préparer à occuper des postes importants dans l’administration du pays», explique Balci, analysant le mouvement en Asie centrale. «Les plus frileux face à la question religieuse y voient une stratégie d’islamisation du pouvoir et de la société. D’autres y voient une possibilité de lier l’avenir de ces États à celui de la Turquie», poursuit-il.

Sélectives et élitistes, les écoles proches de la Cemaat cherchent à former et à influencer l’élite des pays, afin de servir les intérêts futurs de la Turquie. Un soft power classique déjà utilisé par de nombreux pays à travers leurs missions éducatives à l’international. Faut-il pour autant en avoir peur? Diabolisé en Turquie, encensé en Occident, le mouvement continue de diviser.

 

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