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Antsirabe, pousse-pousse, pauvreté... mais le sourire quand même

Par Meriem OUDGHIRI | Edition N°:4910 Le 02/12/2016 | Partager
La ville thermale aux mille facettes
Des lacs et des légendes
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«On vous offre ce que l’on a, mais surtout ce que nous sommes» Tonga soa! Bienvenue en malgache. Ici, on vous accueille d’abord par un sourire. A Madagascar, «on vous offre ce que l’on a, mais surtout ce que nous sommes», dira le président Malgache lors de l’ouverture des Assises, résumant toute la profondeur de l’hospitalité légendaire de son pays.
Madagascar, c’est l’île rouge au peuple sourire. C’est aussi une culture avec ses rites, ses croyances, ses héritages parfois douloureux. Une culture encore forte, malgré la pression de l’immense misère et de la mondialisation. Sourire, hospitalité et «manao ahoana» (bonjour) égrènent les journées du visiteur.
Ville thermale à trois heures de Tananarive et située à 1.500 m d’altitude sur les hauts plateaux, Antsirabe est riche en histoire et des vestiges du passé y sont encore visibles. Le nom «Antsirabe» vient de la contraction des mots malgaches «any sira be» qui signifie «là où il y a beaucoup de sel», celui-ci provenant de la présence des minéraux dans les eaux de sources thermales nombreuses à Antsirabe.
En 1872, des missionnaires norvégiens s’y installèrent et au cours du XXe siècle, ce fut au tour des colons français. Ces derniers y bâtirent de nombreux édifices: poste, gare, jardins, etc. D’ailleurs, on y ressent une certaine influence de l’époque coloniale à travers l’architecture de quelques résidences et hôtels. Outre ses activités textiles et brassicoles, Antsirabe est aussi l’une des plaques tournantes du marché des pierres fines et ornementales à Madagascar . On y trouve plusieurs ateliers et boutiques spécialisés. Une des principales attractions de la ville est sans conteste la visite des échoppes des artisans où l’on peut trouver des bijoux en cornes de zébu, des ateliers d’élevage de vers à soie et de tissage de soie, la broderie, la fabrication de miniatures, des statuettes en bois et objets en rafia...

Les Roméo et Juliette malgaches

Ce vendredi 18 novembre, une grande effervescence anime la ville avec l’arrivée des participants aux 45es Assises de la presse francophone. Il pleut des cordes ce soir et le cortège des autocars déverse ses passagers devant les hôtels réservés pour l’occasion. Le lendemain, à la veille du coup d’envoi des travaux, place aux visites touristiques de cette ville et sa région, chargées d’histoire et d’images colorées. Comme Antsirabe est aussi appelée «ville d’eau», beaucoup de lacs font partie des lieux d’attraction pour les «vahines» (les étrangers). Alors direction Les Grands lacs. Sur le chemin, nous traversons d’immenses champs verts, les paysans nous saluent et même les zébus (le mot zébu vient du tibétain «zeba» signifiant étymologiquement «bosse») lèvent leurs têtes ornées de grandes cornes sur notre passage. Notre guide Dina, jeune fille de 23 ans, nous explique au fur et à mesure des kilomètres les traditions des cultures de la région et des constructions des maisons. Les paysages défilent au gré des sourires des enfants, des expressions sur les visages pleines de simplicité. A la porte du lac Tritriva, une horde d’enfants et d’adolescents prennent d’assaut notre autocar, s’agrippant aux fenêtres: «Madame, Madame, je m’appelle Joséphine, achète mes bijoux. Regarde, ils sont beaux».Très vite, notre guide les disperse, mais ils reviendront à la charge à la fin de la visite.
Situé au fond d’un grand cratère de volcan, Tritriva est un lac magnifique, particulièrement en cette journée ensoleillée. A 15 kilomètres d’Antsirabe, perché à 1.881 mètres, il remplit le cratère d’un volcan éteint, avec une profondeur de 160 m et entretient de nombreuses légendes. La plus populaire est celle de Rabeniomby et Ravolahanta, les Roméo et Juliette malgaches que leur amour interdit poussa à se jeter dans les eaux profondes avant de se réincarner en deux arbres enlacés surplombant le lac, saignant si on les écorchait.
Une fois la visite terminée et quelques bijoux achetés, cap sur le lac d’Andraikiba dont le nom proviendrait aussi d’une légende. Celle-ci raconte qu’un prince ne pouvait choisir entre deux femmes qui lui étaient destinées. Il organisa alors une compétition: celle qui arriverait à traverser le lac à la nage deviendrait sa femme. Or, l’une d’entre elles, enceinte, ne parvint pas à l’autre rive et coula dans le lac en lançant un dernier cri. Depuis ce jour, la jeune fille hante le lac. Celui-ci est relativement étendu et son périmètre mesure 3 à 4 kilomètres. Il fut le lieu de villégiature de la Reine Ranavalona II au XIXe siècle, puis adapté en centre nautique par les colons français. C’est ce lac qui approvisionne la ville en eau potable.

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Moyen de transport le plus répandu

Retour à Antsirabe avec ses milliers de pousse pousse bigarrés, tractés à vélo ou à pieds... nus par Frédéric, Jean-Claude, Michel... des hommes à l’œuvre dès 5 heures du matin, courageux, curieux de leurs passagers et excessivement bavards. C’est le moyen de transport le plus répandu de la ville qui daterait de l’arrivée des Chinois à Madagascar, venus pour la construction de la ligne de chemin de fer au début du vingtième siècle.
A l’entrée de l’hôtel, ils  nous attendent de pied ferme. Un véritable capharnaüm de cris et de gestes et à celui qui transportera en premier le client. Et les négociations démarrent sur les tarifs.
Même si vous préférez marcher, ils vous suivent inlassablement. C’est ce qu’a fait d’ailleurs un autre Jean-Claude, 56 ans, mais en apparaissant 70, tirant son pousse pousse. Il nous raconte sa vie, ses interminables journées sous le soleil et la pluie, le plus souvent sur des routes défoncées. Mais toujours avec ce sourire désarmant. A la tombée de la nuit et lorsque les touristes seront à l’hôtel, il gare à quelques mètres son engin qui lui servira de lit pour la nuit été comme hiver. C’est le lot de beaucoup d’entre  eux.
A la fin du séjour, c’est avec un grand sourire que notre «chauffeur» attitré nous souhaite un bon retour chez nous.  Mais l’aventure ne s’arrête pas là. A l’aéroport d’Ivato, en attendant le vol, un jeune Malgache aborde le groupe de journalistes marocains pour échanger sur ses six années passées au Maroc... à Béni Mellal. En fin de compte, notre histoire avec Madagascar ne s’achèvera jamais.

Le «moramora» et la notion du temps

«Dieu a donné la montre aux Suisses, et le temps aux Malgaches. Voici venir cet autre mot emblématique de Madagascar, qui lui colle à la peau comme un mauvais chewing-gum usagé, tant il est fatigué d’avoir servi: le moramora (littéralement: doucement doucement). L’expression a pu être sympathique, gentiment employée pour désigner l’île où l’on prend son temps... quand on est touriste... Employée à charge péjorative dans une posture condescendante dénuée de compréhension, elle n’est pas du goût des Malgaches accusés de lenteur excessive», explique Loïc Hervouet, journaliste, enseignant d’éthique à l’ESJ de Lille et Malgache de cœur, dans son livre «Comprendre les Malgaches», présenté aux Assises de l’UPF(1). A Madagascar, raconte-t-il, l’urgence des valeurs n’est pas la même. «Le sens du temps est assez radicalement différent de celui qui règne dans le monde occidental».
Le temps est à Madagascar une notion circulaire et non linéaire: la culture du moramora ou celle de prendre son temps et de vivre pleinement son présent.
Certes, à Madagascar, on ne rencontre pas dans la rue l’affolant spectacle d’une foule qui court et qui défie chaque jour la montre pour se rendre à un endroit. Ici, on prend le temps de s’enquérir de la santé de son interlocuteur et même de prendre des nouvelles de ses proches…
La culture malgache «prend son temps et donne du temps au temps»...

(1) Sorti le 15 septembre aux éditions Riveneuve, «Comprendre les Malgaches» est un essai et récits interculturels, préfacé par l’écrivain Michèle Rakotoson avec une  postface de l’historienne Yvette Sylla et illustré par Jean Kouchner, secrétaire général de l’UPF

                                                               

Témoignages d’exception

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Le Roi Mohammed V et la Princesse Lalla Amina lors de son exil à Antsirabe (Ph. Getty Images)

«J’ai eu le privilège et l’honneur de connaître la famille royale marocaine lors de son exil à Antsirabe». Tout en élégance et de sa voix douce, le Dr Nouraly Nazaraly raconte avec beaucoup d’émotion sa rencontre avec le Roi Mohammed V et la famille royale. «Nous étions admis à entrer à l’Hôtel des Thermes alors que la police française l’interdisait aux autres. C’est comme cela que nous nous sommes liés d’amitié avec la famille royale».  Un réel soutien dans l’épreuve de l’attente et de l’éloignement.
Un jour, le Roi Mohammed V le charge de transmettre des messages de la plus haute importance. «Des messages que j’ai appris par cœur pour ne pas laisser de trace». Il les délivrera par téléphone «à plusieurs personnalités telles que le général de Gaulle, le président égyptien Abdel Nasser ou encore Tito», se souvient le Dr Nouraly Nazaraly qui nous confie être en train d’achever ses mémoires sur cette époque. Reconnu comme une des figures majeures de l’humanitaire à Madagascar, il a pu éradiquer la maladie de la polio sur toute l’île.  Son plan de vaccination s’est en effet étendu sur près de 10 ans et a permis de vacciner plus de 10 millions d’enfants.
Le Roi Mohammed V «nous a laissé un immense souvenir. Nous avions beaucoup d’estime pour lui et nous avions pris l’habitude de le voir déambuler dans les rues d’Antsirabe et conduire les prières du vendredi dans la mosquée de la rue Pasteur», raconte aussi Ismail Kathrada, présent à la soirée marocaine organisée lors des Assises par l’UPF pour commémorer la présence du Souverain en terre malgache.
L’émotion était aussi vive lors de la visite du Roi Mohammed VI à Antsirabe et particulièrement à l’Hôtel des Thermes où séjournait feu le roi Mohammed V lors de son exil forcé à Madagascar en 1954. L’établissement, aujourd’hui classé patrimoine national, a accueilli d’ailleurs une exposition de photos de la famille royale à Antsirabe.  Intitulée «L’exil de Sa Majesté le Roi Mohammed V à Antsirabe», elle a été organisée par l’association des Marocains et amis du Maroc à la Réunion, L’Arganier.  Cette exposition vient compléter les travaux d’historiens qui, à travers des articles et ouvrages, se sont penchés sur cette partie de l’histoire du défunt Roi en exil.
Parmi les 40 photos en noir et blanc exposées et qui représentent les étapes de la vie du Roi et de la famille royale en exil, nombreuses sont inédites. La plus grande partie des photos proviennent de fonds privés appartenant à des familles indo-musulmanes, dont principalement la famille Kathrada.
D’ailleurs, le Souverain a décoré Ismail Kathrada qui a eu le privilège de côtoyer feu SM le Roi Mohammed V, du Wissam alaouite de l’Ordre de commandeur.

 

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