Evénement

Entretien exclusif avec le CEO d'Unilever

Par Safall FALL | Edition N°:4900 Le 17/11/2016 | Partager
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Paul Polman, figure emblématique de l'industrie mondiale, pilote depuis 6 ans le géant de l’agroalimentaire et de la cosmétique. Deux segments d'activité au centre des efforts à fournir pour l’environnement.  La multinationale affiche un business de 26,3 milliards d'euros au 1er semestre et s’investit beaucoup pour le climat (Ph. AFP)

- L’Economiste: La présidence marocaine attend beaucoup des acteurs non-étatiques pour la mise en œuvre de l’Accord de Paris. Que devrait être la contribution du secteur privé international?
- Paul Polman:
Le changement climatique est un défi commun, pas uniquement celui des gouvernements. Il est évident que nous ne pourrons pas lutter contre ce phénomène si le secteur privé ne s’implique pas davantage qu’il ne le fait déjà. Pour la seule et simple raison que le gros des émissions de gaz à effet de serre est à son actif. Le privé pèse près de 60% du PIB dans les pays en développement, 80% de l’investissement et 90% des créations d’emploi. La contribution du business sera multiple. Le premier objectif sera de mettre en place des solutions pratiques. Nous sommes dans la COP des actions et les solutions doivent venir du secteur privé. Plusieurs grandes entreprises ont déjà annoncé leurs engagements et nous devons maintenant passer à leur concrétisation. 170 groupes et entreprises, de divers secteurs d’activité, ont fait des propositions pour une économie à bas carbone. L’enjeu est d’arriver à réduire de 65% les émissions et créer de l’emploi pour des millions de personnes. Le second axe d’intervention du privé est celui de la technologie. On ne peut rien faire sans elle. Le privé doit répondre à ce besoin, mais les gouvernements doivent aussi l'aider. Ces derniers ont pris l’engagement à Paris de faire davantage d’effort dans le soutien à la R&D, notamment dans les technologies de captation de carbone et de stockage d’énergie. Le 3e élément est évidemment le financement. Il y a ces 100 milliards de dollars dont on parle… Mais rien n’est encore fait. Quoi qu’il en soit, nous prévoyons une contribution plus importante du privé.

- Comment cet effort financier devrait-il se matérialiser  concrètement?
- Cela relèvera de plusieurs facteurs. Les Etats doivent d’abord parvenir à lever ces 100 milliards de dollars. Parce qu’ils pourraient ensuite servir de levier pour débloquer les financements privés. Les pays, notamment ceux en développement, doivent aussi clarifier leurs objectifs des contributions déterminées au niveau national (NDCs). L’objectif est de donner une bonne visibilité aux investisseurs privés. L’Accord de Paris doit être traduit clairement au niveau local. Enfin, le renforcement des capacités humaines et institutionnelles des pays sera un passage obligé. La dynamique est lancée. Elle prend du temps à se concrétiser, mais elle est bien là.

- C’est justement une bonne transition pour parler de vos propres engagements. Qu’en est-il réellement à ce propos?
- Notre compagnie s’est engagée en faveur du climat bien avant l’Accord de Paris. Nous l’avons toujours pris comme une immense opportunité de réduction des coûts et de maîtrise des risques liés à notre activité.  Notre empreinte carbone a été réduite de 65% depuis 1995. Nous nous sommes fixé le challenge d’approvisionner entièrement notre activité à partir d’énergies vertes d’ici 2030. Aujourd’hui, 60%  de l’énergie que nous utilisons déjà sont de sources renouvelables. Nous avons aussi un objectif zéro carbone sur toutes nos chaînes de valeur à l’horizon 2020. Nous sommes donc extrêmement agressifs sur ce sujet et nous constatons que c’est totalement possible de réussir ces challenges. Les retours sur investissement se font sur une période moyenne de 2 ans et demi. Ces efforts nous ont permis d’économiser près de 600 millions d’euros sur la facture énergétique globale. Ce qui est assez substantiel. Nous sommes très impliqués dans les programmes agricoles et de protection des forêts. Nous avons aussi beaucoup innové dans nos emballages et l’impact environnemental de nos produits. Au Maroc, nous avons réduit cette charge de 20% sur les 5 dernières années grâce au recours aux énergies renouvelables. Nous avons également une politique de zéro déchet pour l’ensemble de nos unités de production. Et nous avons lancé, en partenariat avec le ministère de l’Environnement, un programme de recyclage des emballages de nos produits «Sunsilk». L’idée à terme est de monter toute une filière autour de cette activité et nous avons besoin de l’appui du gouvernement marocain pour y arriver. Ce soutien peut être direct ou indirect.

- Plusieurs observateurs disent que cette COP sera celle de la relance du marché carbone. Etes-vous du même avis?
- Le segment du carbone pèse déjà 12% des transactions sur les marchés financiers dans le monde. Depuis Paris, nous constatons un mouvement très important qui s’opère dans les sphères financières en faveur du marché carbone. Nous notons aussi une accélération significative du volume d’opérations dans les marchés où il existe déjà un prix du carbone. A partir de 2017, la Chine devrait aussi entrer en jeu avec un potentiel de 22% des GES mondiaux. C’est un important point de rupture qui s’annonce. Mais la relance du marché carbone ne dépend pas uniquement du prix. Elle est aussi tributaire des changements structurels des  politiques publiques locales pour promouvoir ce business. La réinjection de ces capitaux dans l’économie locale devrait se faire dans les meilleures circonstances possibles pour en maximiser les impacts. Nous devons faire partie de la solution. Il est possible de créer des emplois et d’investir dans le long terme, tout en étant responsable. Le coût de l’inaction est toujours plus important que celui de l’action. Il y a aujourd’hui 8 millions de personnes dans le  monde qui perdent la vie prématurément du fait de la pollution de l’air. Nous avons vu ce qui s’est passé récemment en Inde et qui devrait coûter à ce pays près de 4% de son PIB cette année.
Propos recueillis par
Safall FALL

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